Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Le blog de lamoire Blog culturel, littéraire, d'actualité (littérature; spectacles), et de création.

Gabriel Garcia Marquez : Erendira

lamoire




Imaginez deux narratrices, des bohémiennes, en bord de scène qui font le récit d’Erendira et de sa grand-mère à la manière du théâtre Nô où les acteurs viennent corroborer par leur pantomime le récit qui en est fait. Ces deux femmes relatent les aventures d’Erendira tirées de L’incroyable et triste histoire de la candide Erendira et de sa grand-mère diabolique de l’auteur argentin Gabriel Garcia Marquez. Elles entament l’histoire en français auquel des mots espagnols font écho pour traduire une atmosphère sud-américaine. Elles prennent place au fond de la scène dans une barque et à leurs mots les personnages masqués, des personnages types (l’innocente, la matriarche, l’amant…) s’éveillent et s’animent. Les mots agissent comme par magie, sorte d’incantations. Pas de décor mais une scène nue où Erendira naît véritablement de la voix des deux bohémiennes.

            Erendira, orpheline recueillie par sa grand-mère est à ses ordres et travaille dur pour satisfaire ses exigences. Un soir, après avoir accompli toutes ses besognes, la belle jeune femme s’endort sous le poids de la fatigue et oublie d’éteindre le candélabre qui enflamme la demeure familiale. La grand-mère sans pitié demande à Erendira de payer ses dettes et la conduit sur les voies de la prostitution par cruauté et par intérêt. Erendira comme toujours accepte, résignée et soumise. La jeune femme se fait connaître dans la région pour sa beauté et c'est bientôt une affaire lucrative que de vendre ses charmes aux hommes de passage. Parmi eux, le bel Ulysse fait la rencontre d’Erendira en dehors de la ville, là où elle a établi ses quartiers en compagnie de sa grand-mère qui gère ses finances. Les deux femmes s’enrichissent et s’installent en bord de mer. Ulysse veut partir avec Erendira et l’enlever d’entre les griffes de son aïeule. Après avoir échappé aux desseins de sa grand-mère, Erendira avec l’aide d’Ulysse met fin aux jours de l’abominable vieille femme.

            L’histoire est tragique, pour cause de cette fatalité qui pèse sur le destin de l’héroïne. Plusieurs effets expriment cette fatalité. Les narratrices, telles des parques dévident le fil de la vie des personnages comme celui du destin ; les personnages fantoches sont contraints d’agir au gré des paroles. Erendira a d’ailleurs le sentiment de mourir sous les assauts des prétendants, comme vidée d’elle-même, impuissante. La grand-mère comme une poupée qu’on habille saisit une ombrelle qu’une des narratrices place dans sa main immobile. Le feu, aux mots des narratrices, embrase l’écran en vidéo-projection et submerge les personnages qui s’évanouissent dans des nappes de fumée. Un personnage est assassiné par la grand-mère qui tire sur lui : de sa poitrine un ruban de sang se déroule jusqu’au sol au moment où il est touché. Une des narratrices l’y avait sans doute prédestiné comme on peut le déduire du ruban rouge sang qu’elle porte à son costume et qu’elle tire de l’enchevêtrement de rubans et cravates au moment où elle revient sur sa mort.

Néanmoins, le jeu des acteurs, les bruitages et leurs costumes révèlent également des accents comiques. Les acteurs sur scène sont masqués comme dans la tradition de la commedia dell’arte ce qui leur confère des expressions figées à la limite du grotesque. De plus, le spectateur est sans cesse tiraillé entre les rires et les larmes. A la mort de la grand-mère, qui certes constitue une forme de soulagement, le spectateur sourit quand il découvre les tripes de la femme qui jaillissent de son ventre comme d’une corne d’abondance. Ainsi en va-t-il également de la scène où Erendira est exposée à un acheteur qui veut prendre sa virginité à bon prix. L’exposition est soutenue par un bruitage de ressort, de hochet, de crécelle, de pistolet à fléchette…qui apporte un aspect ridicule : cela entre en contradiction avec la gravité de la scène. Puis, l’actrice et danseuse qui incarne Erendira, s’active avec grâce entre les bras de l’homme ; ses gestes se répètent ensuite mécaniquement et elle perd alors toute son humanité comme un pantin désarticulé. La bestialité de l’homme qui la viole n’en est que plus horrible. Impuissant, le « spectateur-voyeur » assiste à sa défloration jusqu’à ce qu’elle repose à même le sol.

Le metteur en scène S. Tcheumlekdjian utilise ce balancement entre comique et tragique pour nourrir le spectacle d’ambiguïté, de profondeur. Il traduit l’univers de G.G. Marquez qui lui aussi oscille entre des univers opposés de par sa culture sud-américaine : la mort et la vie, la tristesse et la gaieté y sont inextricablement liées.

Rien n’est laissé au hasard ; tout semble avoir été réfléchi ce qui fait de ce spectacle une oeuvre bouleversante et parfaitement réalisée.



Voir : site officiel

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commentaires